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LA LOTERIE DE L’IMMIGRATION Ou le rêve américain d’Aubin

Le fait vécu que voici met en scène un jeune Béninois, bardé de diplômes et malgré tout incapable, comme des millions d’autres Africains de sa génération, de trouver du travail dans le pays qui l’a vu naître. Ce texte veut lui rendre hommage et dénoncer un piège immonde qui a pour nom la « loterie américaine de l’immigration ». Encore aujourd’hui, l’administration américaine piège, bon an mal an, des dizaines de milliers d’exilés du 21e siècle, esclaves des temps modernes. Pour plusieurs d’entre eux, le rêve américain se transforme en cauchemar, au grand plaisir d’un pays ravi de pouvoir compter sur une main-d’œuvre aussi bon marché et docile.

Par Roger Clavet

J’ai rencontré Aubin dès que j’ai posé les pieds au Bénin, vers la fin des années 2000, ce pays pauvre subsaharien de l’Afrique de l’Ouest. J’y venais comme coopérant volontaire pour une organisation québécoise de développement. On m’avait recruté comme responsable des communications auprès d’organisations partenaires non gouvernementales béninoises actives sur le terrain en agriculture, en pêche et en micro-crédit. Pour tout dire, c’était mon premier mandat de coopérant et ma première rencontre avec le continent africain.

Rien n’aurait pu aussi mal commencer. À peine arrivé à Cotonou, centre névralgique du pays à défaut d’en être la capitale officielle, j’ai contracté la malaria. Logé précipitamment, en pleine saison des pluies, dans un hôtel délabré où on avait omis d’installer des moustiquaires.

Contraint de rester dans le quartier huppé de la Haie Vive où se situait mon hôtel minable, le temps que mon état de santé s’améliore, j’en vins à fréquenter avec assiduité un jeune étudiant béninois qui, pour assurer sa subsistance, avait déniché un travail de gardien de sécurité en poste devant la résidence de l’ambassadrice américaine au Bénin.  Travail sous payé, aliénant et ennuyeux comme la pluie, qui tombait d’ailleurs drue en cette période de l’année.

Perdre sa vie à la gagner

Sans uniforme, sans guérite pour s’abriter des intempéries et n’ayant pour fonction que de surveiller les allées et venues de l’ambassadrice étatsunienne, mon nouvel ami, que je rejoignais à la moindre occasion, passait le long weekend assis inconfortablement sur un banc de bois étroit constitué d’un simple madrier. Je venais lui faire causette, seul Blanc que j’étais à arpenter ce quartier aisé réservé aux dignitaires étrangers et expatriés qui, dès le weekend entamé, fuyaient aussitôt les lieux pour aller se réfugier dans des villas cossues à l’image de leur confortable mode de vie.

Aucun sujet tabou entre nous. Rapidement, Aubin fut pour moi un précieux guide pour en apprendre davantage sur ce pays classé alors parmi les plus pauvres de la terre : culture, art, sport, politique, religion, ethnies, coutumes, conditions de vie, tout y passait. Nos discussions animées, auxquelles venaient se joindre parfois d’autres gardiens de sécurité voisins, mettaient un peu de piquant dans la vie de ces agents de l’ombre qui, weekend après weekend, effectuaient leur quart de travail, immobiles et impassibles, à la merci d’un soleil de plomb ou de la pluie.

Le rêve américain d’Aubin

Un jour, où l’intimité de nos échanges avait atteint le stade de la parfaite confiance mutuelle, Aubin me fit part de son rêve le plus cher : quitter le Bénin, ce pays mal en point qui tuait les ambitions de milliers de jeunes scolarisés comme lui en les confinant dans des rôles de subalternes obligés.

  • Je veux aller vivre aux États-Unis, me confia Aubin, me faisant promettre de n’en souffler mot à personne.

Dans ma tête, je trouvais la chose pour le moins fantaisiste, pour ne pas dire utopique, tant le maigre salaire de mon ami ne l’autorisait pas, à mes yeux d’Occidental, à entretenir pareille chimère.

En ami soucieux de ne pas décourager Aubin dans son projet, ce qui lui aurait retirer du coup le minimum d’espoir requis pour continuer de survivre dans un pays difficile où rêver d’avenir est presque un crime d’État, je tentais de lui changer les idées, effrayé à l’idée de le voir sombrer dans le désespoir par défaut de pouvoir s’exiler aux États-Unis.

Aubin devina mes pensées.

  • Tu crois, dit-il, que mon rêve est inatteignable. Pourtant, je te le jure, je vais le réaliser. J’y mettrai le temps qu’il faudra, mais un jour, ‘I promise. I’ll live there once and for all’.

Je ne pouvais douter de la sincérité de ses sentiments. Mais comment lui expliquer que des millions d’autres citoyens dans le monde caressaient cette même obsession de vivre le Rêve américain ? Le réveil allait être brutal pour mon ami Aubin. 

Quand je fus complètement rétabli de mon palu, je pris soin, malgré mon emménagement dans un autre quartier de la ville, de demeurer en contact avec mon sympathique ami. Les semaines et les mois passèrent. Moi, m’investissant dans un travail qui consistait surtout à remplir des rapports plutôt que de donner de l’aide directe aux populations que j’avais cru naïvement pouvoir aider; lui, continuant son ennuyant travail de veilleur de résidence. En dehors de nos heures de travail respectives, chaque occasion était bonne pour Aubin et moi de nous retrouver.        

Les semaines, puis les mois, passèrent. À la fin de mon mandat d’un an, je rentrai chez moi, au Canada. Nous restions en contact, Aubin et moi, par le biais de la messagerie électronique. Les échanges, au début nourris et multiples, s’espacèrent peu à peu en raison de la distance et de nos emplois du temps respectifs. Puis, à un certain moment, je n’entendis pratiquement plus parler de mon ami béninois, sauf lors d’anniversaires ou de salutations épisodiques.

Un appel des « States »

Je perdis ainsi totalement la trace d’Aubin jusqu’au jour, quelques années plus tard, où il me contacta au téléphone. La voix au bout du fil parlait anglais, ce qui ajouta à ma surprise quand, après deux ou trois expressions en « slang » typiquement américain, je reconnus le timbre naturellement enjoué et rieur de mon ami béninois.

  • Je t’appelle des States. C’est moi, Aubin, ton ‘Dear Friend’ de Cotonou.

Je n’en croyais pas mes oreilles. La suite de l’échange téléphonique n’allait pas contribuer à diminuer mon étonnement.

  • J’ai gagné à la Loterie de l’immigration. J’ai enfin ma ‘Green Card’. Je vis dans le Bronx, mais je travaille à Manhattan. J’ai enfin réalisé mon rêve, me chantait presque la voix de mon ami au bout du fil.

Ma surprise fit rapidement place à la stupéfaction quand mon ami m’expliqua, avec force détails, le principe du Visa de diversité que l’immigration américaine offre annuellement en loterie, encore de nos jours, à quelque 55 000 ressortissants étrangers répartis sur des dizaines de pays pauvres, principalement africains, qui ont un faible taux d’immigration vers les États-Unis. C’est ainsi qu’Aubin, participant chaque année à cette improbable loterie, s’y était inscrit dans l’espoir de décrocher le gros lot un de ces jours. Ce jour-là, pour lui, était arrivé. Du moins, c’est le message que sa brève conversation téléphonique tentait de me communiquer.

J’étais franchement heureux pour Aubin qui, malgré la distance, la maigreur de ses ressources et un simple calcul des probabilités, avait réussi là tout un tour de force : se faire inviter comme immigrant reçu, avec papiers et carte verte, au pays de l’Oncle Sam. Pour tout dire, Aubin venait de réaliser le rêve de sa vie. Bientôt, j’allais découvrir qu’il entrait plutôt dans un cauchemar innommable.

Le mauvais numéro

Petit à petit, la belle façade de réussite qu’il s’efforçait d’afficher montra plusieurs fissures. Il était sous-payé, exploité et maltraité par ses collègues du restaurant, condamnés aux plus bas échelons hiérarchiques de l’établissement. Pire, tous ses collègues étaient des sans-papiers arrivés clandestinement aux États-Unis. Pour eux, Aubin, le « privilégié » de la Green Card, qu’avait injustement, selon eux, désigné la Loterie de l’immigration, représentait désormais tout ce qu’ils avaient appris à détester, dans cette Amérique tordue, au prix de labeurs ingrats et dévalorisants.

Dans ce pays se prétendant « The Land of Opportunity », la vie pour Aubin prenait de plus en plus des airs de « Pays des rêves brisés ». À la loterie de la vie, Aubin avait tiré le mauvais numéro.

Puis, à la fin, Aubin cessa de communiquer avec moi. Absorbé par l’impossible réconciliation d’un horaire de travail dément, des conditions exténuantes de déplacements constants entre le travail et le logement minable qu’il partageait avec une vieille tante, à Manhattan, Aubin vit sa santé mentale et physique se dégrader dramatiquement, ce que j’ignorais totalement.

Il s’en ouvrit, un jour, à moi, péniblement, honteux presque d’admettre que sa fameuse loterie de l’immigration n’était en réalité qu’un piège à cons où, bon an mal an, de dizaines de milliers d’exilés du 21e siècle, esclaves des temps modernes, s’engouffraient au grand plaisir d’une administration américaine ravie de pouvoir compter sur une main-d’œuvre aussi bon marché et docile.

Les ailes cassées de l’ange

Les mois passèrent sans nouvelles d’Aubin. Puis, l’inéluctable arriva sous la forme d’un ultime message crève-cœur.

  • On vient de me retirer une bonne partie de mon foie et ma vésicule biliaire. Les trois-quarts de mon appareil digestif sont allés à la poubelle ! Les médecins me disent condamné. J’ai subi plein de traitements de chimio. Je n’ai même plus la force d’aller visiter ma femme et mon fils restés au Bénin après mon départ pour les États-Unis. Il me reste une dernière chance : un Centre de prières au Nigeria dont on dit qu’il peut opérer des miracles.

Aubin n’eut pas le temps de se rendre au Centre de prières. À peine avait-il eu la force de me dire, de façon prémonitoire : « Si jamais le pire devait m’arriver, sache que j’ai été chanceux de te connaître. Et ne te gêne surtout pas pour raconter mon histoire pour que mon exemple serve au moins de leçon à ceux qui croient bêtement que le bonheur se joue à la loterie ».

Sa mort me transperça l’âme.

Le dernier exil

J’en étais à ses pensées, quelques années plus tard, quand, au retour d’une marche hivernale autour de ma nouvelle demeure en Gaspésie, j’aperçus dans le ciel une forme de nuages en damier. Aussitôt, mû autant par amour que par la recherche inconsciente d’un signe du ciel pour garder mon ami bien en vie dans mon cœur, je me mis à trouver des ressemblances entre le damier en question et un motif du chandail que portait Aubin sur une des photos qu’il m’avait parvenir.

Mon bon copain qui avait misé sur le mauvais cheval galopait déjà sans doute au paradis où le bruit de sa céleste cavalcade était amorti par la douceur des nuages.

Roger Clavet est responsable international des communications à l’Association Ziléos, une organisation internationale d’action pastorale basée à Victoriaville.